John Ford aime la cavalerie…

… 3 westerns

John Ford Ca s'est passé à Fort Apache…

Trois westerns de John Ford :

  • 1948 - «Fort Apache»
  • 1949 - «She Wore a Yellow Ribbon»
  • 1950 - «Rio grande»

John Ford a évoqué la cavalerie américaine dans plusieurs autres westerns :

  • 1959 - «The Horsemen»
  • 1960 - «Sergent Rutdlege»
  • 1962 - «How the West Was Won»
  • 1964 - «Cheyenne Autumn»
Patrick Glanz

Une trilogie fordienne…

John FordMonument Valley

Avec «Le massacre de Fort Apache», «La charge héroïque» et «Rio Grande», John Ford réalise une magnifique trilogie de la cavalerie. Il s'installe alors comme le maître incontesté du western, statut qu'il confirmera dans les années suivantes avec quelques chefs d'œuvres comme «La prisonnière du désert» ou «L'homme qui tua Liberty Valance».

Contrairement à une idée reçue, John Ford n'aime pas la guerre; il aime l'armée, l'institution. Il est fasciné par la vie dans les forts, par les uniformes, les bals, le son du clairon, l'amitié virile et tout le folklore qui entoure l'armée.

Peter BogdanovichPeter Bogdanovich explique d'ailleurs assez bien la philosophie fordienne : "Nous sommes tous passés dans les années 50 par une période hypocrite, où on faisait comme si tout ce qui était militaire était démodé. On avait Eisenhower comme président, un sacré général, et tous les gens de gauche affirmaient que l'armée était une chose inutile et que tous les militaires étaient des fascistes. C'est des conneries… Ford traitait du réel. Il savait qu'une armée était nécessaire. Il avait vu ce dont Hitler et d'autres étaient capables de faire. Mais cela ne veut pas dire que les films de cavalerie soient des films pour la guerre. Au contraire. Tous trois étaient anti-guerre. Il décrit l'officier du ‘Massacre de Fort Apache’ comme un psychopathe, mais il pense qu'on doit respecter les traditions militaires."

Il est d'ailleurs intéressant de voir l'évolution de Ford dans ces trois films. Accusateur dans le premier, peintre dans le second, et romantique dans le troisième, on sent que la cavalerie devient au fur et à mesure un prétexte et qu'il a envie de nous conter une histoire plus douce et plus légère. «Rio Grande» est typique de cette évolution et l'on sent bien que Ford prend plus de plaisir à filmer Maureen O'Hara dont il était fou amoureux que les scènes d'action.

Les trois films qui composent la trilogie de la cavalerie et dont seul «La charge héroïque» peut être considéré comme un immense Ford, résument donc bien l'idéal fordien et la vision qu'il a voulu donner de l'Amérique. "Les voilà donc ces soldats aux visages rudes, ces vétérans, ces professionnels payés cinquante cents par jour, qui patrouillent jusqu'aux limites d'une nation. De Fort Reno à Fort Apache, de Sheridan à Starck, ils se ressemblent tous, des hommes en bleu aux chemises sales, seule une page glacée dans des livres d'histoire raconte leur aventure. Mais, chaque région qu'ils ont traversée, chaque lieu où ils se sont battus fait aujourd'hui partie des Etats-Unis d'Amérique". Ces phrases qui clôturent «La charge héroïque» traduisent bien l'amour que portait John Ford aux soldats et plus particulièrement à ceux qui composaient la cavalerie.

Auteur entre 1948 et 1950, de trois films traitant du sujet, il est bon de rappeler aussi qu'il tournera en 1959 «Les cavaliers» (1959) avec John Wayne, film nous montrant la cavalerie durant la guerre de sécession, et «Le sergent noir» (1960) qui traite, lui, d'un sous-officier de couleur accusé à tort du meurtre d'une jeune femme dans sa garnison. Et ce n'est pas par hasard que le maître irlandais se verra confier la direction du volet consacré à la guerre civile dans la monumentale «Conquête de l'ouest» (1962).

«Le massacre de Fort Apache» (1948), «La charge héroïque» (1949) et «Rio Grande» (1950) forment cependant un ensemble très cohérent où chaque fois, au delà du thème de la communauté, John Ford brosse le portrait de héros subissant les événements. Le lieutenant colonel Owen Thursday (Henry Fonda remarquable), qui ressemble à s'y méprendre au général Custer, est un frustré qui s'est retrouvé à Fort Apache, un trou perdu, et ne rêve que d'exploits pour redorer son blason. Le capitaine Nathan Brittles (John Wayne) voit l'heure de la retraite sonner et avec elle, non sans amertume, la fin de sa vie… militaire. Enfin le colonel Yorke (John Wayne) souffre de la séparation d'avec son épouse et il sait que sans elle… il n'est rien !

Paradoxalement, et les trois films le prouvent, John Ford, qui a fait la deuxième guerre mondiale dans la marine, est, comme Nathan Brittles, un militaire qui n'aime pas la guerre. Son héros donne ordre de tirer au dessus des têtes des Indiens au milieu du film et à la fin il va tout faire pour éviter l'affrontement. Plus que tout autre, John Ford est le grand poète du cinéma américain celui qui a su le mieux peindre la frontière, la naissance d'une nation (voir aussi le remarquable «Sur la piste des Mohawks», 1939), La conquête de l'ouest, une période historique qui le fascine et dont il a su avant tout le monde deviner la fin («L'homme qui tua Liberty Valance», 1962).

Un maître !

«Le massacre de Fort Apache» (1948)

John FordAffiche américaine (half sheet)

C'est l'histoire d'un frustré, le lieutenant colonel Thursday, qui mène ses hommes à la mort. Comme un certain Custer…

Après l'échec de «Dieu est mort» (1947, John Ford s'attèle à «Fort Apache» (le titre original) pour renflouer les caisses de sa société de production, Argosy films. Et, après le succès de «La chevauchée fantastique» (1939) et de «La poursuite infernale» (1946), quoi de mieux qu'un western pour retrouver son public.

Féru d'histoire de l'ouest, il recherche un sujet où il pourra décliner son talent. "Dans tous les westerns", explique t -il, "la cavalerie survient toujours à temps pour sauver les caravanes assiégées puis elle tourne bride et disparaît aussitôt. Je me suis mis à imaginer ce que devait être la vie dans un poste de cavalerie, loin de tout, de ces hommes et de ces femmes, avec leurs problèmes personnels et par-dessus tout la menace constante des indiens, de la mort…".

Frank S. Nugent écrit le script en 15 semaines, dont 7 sont consacrées à des séances de recherche. Il a remplacé le fidèle scénariste de Ford, Dudley Nichols. Nugent est journaliste au New York Times, il a la réputation d'avoir la dent dure avec les films qui sortent… mais c'est un Irlandais-juif (!) et un progressiste, ce qui ne pouvait que plaire à Ford. Il va pouvoir aussi contrebalancer la nouvelle de James Warner Bellah, «Massacre» où il est écrit, par exemple, "L'odeur d'un indien est résineuse, salée et rance…".

Le film, tourné en noir et blanc, oppose deux hommes bien différents, le lieutenant colonel Owen Thursday, admirablement interprété par Henry Fonda dans un contre-emploi merveilleux, et le capitaine Kirby, joué par John Wayne. Mais le personnage de Fonda, qui rappelle bien entendu celui de Custer, va rapidement être au centre de l'histoire. Car si la première partie donne la priorité à la vie du fort avec pas mal de marivaudages, la seconde va observer d'un peu plus près, la personnalité de Thursday. "Quels ingrats à ce ministère de m'envoyer si loin", dit-il dans le film; puis "On m'a mis à l'écart mais on ne m'enterrera pas !".

Tout le personnage est là : c'est l'histoire d'un frustré à la recherche d'une gloire éphémère. Il ne retrouvera sa dignité que lors des derniers plans où, coincé au milieu de ses hommes qu'il a envoyés au massacre, il s'excusera tout en poursuivant le combat.

Le film sera un succès, même si quelques critiques fordiens, comme Lindsay Anderson, le tailleront en pièces. Mais, même s'il pâtit un peu d'une photo assez terne, il représente incontestablement un jalon important dans l'oeuvre militaire de Ford.

«La charge héroïque» (1949)

John FordAffiche américaine (half sheet)

Le deuxième volet de la trilogie est plastiquement le plus beau film de Ford. Chaque plan est un tableau de maître. Un régal et un chef d'œuvre ! Il est magnifiquement intitulé en anglais «She Wore a Yellow Ribbon», littéralement "Elle portait un ruban jaune", ce qui signifiait dans la cavalerie que la demoiselle avait trouvé un fiancé.

On a beau voir et revoir ce film, on ne s'en lasse jamais. Tout l'art de coloriste de Ford est là. Le chef opérateur William C.Hoch obtint d'ailleurs un oscar pour la photo, même si un jour il inscrivit sur la feuille de route destinée au producteur une réserve sur un plan qu'il avait tourné (c'était le droit des responsables de la photo quand un metteur en scène leur imposait un plan qu'ils jugeaient négatif). Ce qui fit dire quelques mois plus tard à Ford "Et dire que ce fils de pute a obtenu un oscar pour le film !".

Plusieurs scènes sont inoubliables, comme celle où Nathan Brittles, magnifiquement incarné par un John Wayne vieilli, se rend sur la tombe de son épouse; celle où les soldats de sa compagnie lui offrent une montre; celle où les soldats épuisés rentrent au fort dans la boue, sales et fatigués.

Comme l'explique bien Bernard Eisenchitz,"'La charge héroïque' est pourtant un film où il ne se passe pas grand-chose car la mission tourne en rond". Le génie de Ford est d'avoir gommé l'image de dur de John Wayne et de jouer sur son charme plutôt que sa force. Nathan Brittles est un personnage endeuillé magnifiquement écrit, un militaire qui n'aime pas la guerre mais adore ses hommes et respecte ses adversaires indiens. La fin est proche pour lui et il le sait. Bientôt, il ne comptera plus : "Aujourd'hui, les lieutenants sursautent si je gronde et demain, je serais content si le maréchal ferrant me demande de ferrer un cheval !". Emue, l'éblouissante Joanne Dru, Olivia Dandridge, le regarde et dit : "Je voudrais me lever et l'acclamer…".

On retrouve dans ce film la compagnie de Ford , avec des acteurs comme Harry Carey Jr, le lieutenant éconduit par la belle, Victor Mc Laglen, le fameux sergent Quincannon, George O'Brien, le discret major, son épouse jouée par la pétulante Mildred Natwick, John Agar, l'amoureux “victorieux”, que Ford avait fait débuter dans «Le massacre de Fort Apache», et enfin, dans l'un de plus beaux seconds rôles de l'histoire du western, le sergent Tyree, Ben Johnson, qui rejoint la troupe.

Tout est beau dans ce film et ça fait du bien…

«Rio Grande» (1950)

John FordAffiche américaine (half sheet)

Le troisième volet de la trilogie est un film de commandes que Ford a tourné un peu à contre cœur, même si le film possède beaucoup de charme et une certaine poésie.

Avec «Rio Grande», le réalisateur filme encore les soldats et les nouvelles recrues, mais il plante surtout sa caméra sur Maureen O'Hara dont il était amoureux, comme John Wayne dans l'histoire.

Au départ, le film devait s'intituler "Rio Bravo", nom qu'il conservera pour la distribution en Italie, mais il se transforma finalement en "Rio Grande", nom mexcain du même fleuve, pour le reste du monde.

Pour des raisons d'économie, John Ford quitte Monument Valley pour Moab dans l'Utah. Il a surtout un nouveau scénariste, James Kevin McGuiness, qui ne semble pas s'être trop creusé la tête, mais qui donne surtout une image assez réactionnaire des populations autochtones : "Ces Indiens sont les seuls qui tuent et torturent pour le plaisir !" affirme un des personnages.

Plus que l'action dans le film, on aime l'histoire d'amitié entre les trois recrues (Ben Johnson, Harry Carey Jr et Claude Jarman Jr qui joue le fils du couple Wayne-O Hara et qui fut l'interprète vedette de «Jody et le faon» en 1946) et la belle histoire d'amour entre le nordiste John Wayne et la sudiste Maureen O'Hara. Ces deux là sont séparés depuis quinze ans, jour où York (John Wayne), assisté du sergent Quincannon (le truculent Victor Mc Laglen) brûla la propriété de son épouse durant la guerre de sécession.

Mais la grande réussite du film est la photo de Bert Glennon qui prend un immense plaisir à “shooter” Maureen O'Hara. Peut être, était-il, lui aussi, comme John Ford, amoureux de la belle rousse irlandaise !

Trois westerns de John Ford

Cliquez sur les millésimes soulignés…

John Ford

1948 - FORT APACHE (Le massacre de Fort Apache)

1949 - SHE WORE A YELLOW RIBBON (La charge héroïque)

1950 - RIO GRANDE (Rio Grande)

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :"Je n'ai subi qu'une fois l'influence de quelqu'un : avant de tourner Citizen Kane, j'ai vu quarante fois «La Chevauchée fantastique»." (Orson Welles)

Patrick Glanz (octobre 2012)
Ed.7.2.2 : 25-5-2016