Roy ROGERS & Dale EVANS (1944 / 1998)

… Two Rode Together

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Westerns ou opérettes ?

Dans quel genre doit-on classer les films animés par Roy Rogers, que rejoindra Dale Evans en 1944 ?

Des opérettes westerns diront les plus généreux; des westerns d'opérette ricaneront les pisse-froid !

L'histoire et leurs fans ont jugé, qui n'ont pas hésité à baptiser le premier “King of the Cowboys” et la seconde “Queen of the West”.

Certes, ces bandes apparaissent aujourd'hui pour le moins désuettes, mais le couple royal est devenu un mythe au-delà des barrières du temps…

Christian Grenier

“Pals of the Golden West”

Roy Rogers and Dale Evans«Sunset in Eldorado» (1945)

Les fans du "King of the cowboys", et plus particulièrement ceux du genre féminin, lassés de voir notre charmant cavalier passer d'une partenaire à l'autre, souhaiteraient le voir enfin embrasser quelqu'un d'autre que son cheval ! C'est pour leur donner satisfaction que Dale Evans a été engagée.

Sur le plateau de «The Cowboy and the Señorita» (1944), Roy attend avec impatience – et un brin de scepticisme – sa nouvelle compagne chargée de pimenter l'aspect romantique de leurs aventures. Au tournage de la première scène mouvementée, il n'est pas déçu : Dale est rapidement éjectée de sa monture.

La suite devait confirmer cette prédiction, car ce premier opus rencontra un succès tel que les distributeurs “en” redemandèrent, permettant à Herbert Yates de fanfaronner : "Non seulement Roy Rogers continue à être le roi des cowboys, mais Dale est devenue la reine de l"Ouest !". Ils “en” obtinrent 4 jusqu'à la fin de l'année 1944 («The Yellow Rose of Texas», «Song of Nevada», «San Fernando Valley», «Lights of Old Santa Fe») et 6 l'année suivante («Utah», «Bells of Rosarita», «Man From Oklahoma», «Along the Navajo Trail», «Sunset in Eldorado», «Don't Fence me In»), tournés dans un format raccourci les destinant aux compléments de programme. Si les titres – remarquez l'inévitable référence géographique – et les sujets paraissent interchangeables, l'équipe reste majoritairement la même, les techniciens encadrant, le plus souvent sous la houlette du tâcheron Joseph Kane, outre nos deux vedettes un faire-valoir généralement incarné par George 'Gabby' Hayes, les "Sons of the Pioneers" assurant la coloration lyrique et musicale de l'ensemble.

Avec le temps, tout ce petit monde - qui ne se quitte pratiquement plus - finit par constituer une famille. Arline, l'épouse de Roy, s'entend très bien avec Dale, et leurs enfants font entendre leurs cris et leurs ris jusque dans la loge de la secrète maman, aggravant sans le savoir un sentiment de culpabilité déjà lancinant…

"Secret Garden…"

Car Dale Evans n'a pas révélé à Herbert Yates l'existence de Tommy. Agé de dix-huit ans, le jeune homme est aujourd'hui devenu un musicien de talent, arrangeur et directeur d'orchestre à l'occasion. Appelé sous les drapeaux, il est tenu de faire état de l'identité de ses parents, révélation qui ne tarde pas à sauter le mur de la caserne pour tomber dans l'oreille d'une personne qui, non seulement n'est pas sourde, mais dispose d'une langue bien pendue  et d'une plume trempée dans le fiel : Louella Parsons ! Autant dire que tout le monde ne tarde pas à le savoir !

Par ailleurs, si le couple Roy / Arline Wilkins fonctionne bien, Dale et Robert mènent aujourd'hui deux vies séparées par des (pré)occupations professionnelles qui les éloignent l'un de l'autre et leur divorce sera officialisé en 1946.

"Price of Destiny…"

Roy Rogers and Dale Evans… en compagnie de George 'Gabby' Hayes

A l'heure du renouvellement de son contrat, Dale Evans se montre récalcitrante, les dirigeants du studio n'ayant pas tenu leur promesse de lui fournir un rôle dans une comédie musicale. Décue de ne constituer que la 4ème roue du chariot derrière Roy, 'Gabby' et Trigger, lasse de traîner ses bottes dans la poussière jaune des pistes les plus mal fréquentées, elle déclare en avoir terminé avec les westerns. N'ayant pas renoncé à cette ambition qui lui a coûté sa vie de femme et de mère, elle prend ses distances avec la Republic Pictures et envisage sérieusement une offre de la RKO pour un film qui aurait dû fort judicieusement porter pour titre «Show Business Out West», mais qui ne se fera jamais. En attendant, elle reprend ses tournées musicales, en compagnie notamment de Jimmy Durante, le fantaisiste à l'appendice nasal tout aussi gros que les rêves de gosse de sa partenaire.

Peu après, Yates se rend à la raison et permet à sa protégée de faire ses débuts d'actrice dramatique en vedette de «The Trespasser» (1947), dont le succès n'est guère enthousiasmant.

"Clouds over the plains…"

Père de deux fillettes, Leonard Slye est un homme heureux : la réussite est au rendez-vous et, sur un plan plus personnel, Arline lui fait part d'un prochain "heureux événement". Le 28 octobre 1946, la presse people de l'ouest titre fièrement : "Le roi a un prince !". Il s'appelle 'Dusty' Roy Jr (en France on aurait dit Roy II, comme on a dit Louis XIV !). Hélas, quelques jours plus tard, Arline, qui n'a pas quitté la maternité, décède d'une embolie cérébrale, laissant notre cowboy désemparé face à un énorme chagrin et de lourdes responsabilités familiales.

Le malheur accepté, il faut redescendre de cheval et affronter la réalité des difficultés quotidiennes. La Republic Pictures est une petite entreprise et le salaire de Roy, négocié lorsqu'il n'était que Dick Weston, n'est pas suffisant pour couvrir les frais nécessaires à la garde et l'entretien d'une telle famille. Alors, il faut bien décrocher la guitare et, entre deux galops justiciers («Springtime in the Sierras», «On the Old Spanish Trail», …, «The Far Frontier» en 1948, menés le plus souvent en compagnie de Jane Frazee) se donner en spectacle, même si le coeur n'y est pas. Parallèlement, l'acteur multiplie ses interventions auprès des enfants malades ou handicapés, ce qui fera de lui, selon un certificat dûment délivré par le très digne "Boys Club of America", le père de l'année.

Quelques mois plus tard, Dale Evans se produit avec succès au Steel Pier Club, où elle reçoit les compliments d'un spectateur encore sous le charme. Evoquant "… the old good time", Roy Rogers lui propose de reformer le duo qui leur réussissait si bien, mais son ancienne partenaire, tout en se déclarant heureuse de le revoir, reste sur son choix. Il lui faudra connaître une seconde déception professionnelle avec «Slippy McGee» (1947) pour rejoindre le troupeau.

"God is my Co-Pilot…"

Roy Rogers and Dale Evans«Parce que c'était lui, parce que c'était moi…»

Au fil de leurs aventures, la connivence de nos deux héros est devenue, même à l'écran, une évidence et leurs scènes partagées s'impreignent du romantisme tant recherché par Herbert Yates. Dale et Roy prolongent leurs travail de plateau par des représentations équestres et musicales, des manifestations promotionnelles et des actions charitatives qui les rapprochent chaque jour davantage, leur permettant de se découvrir de nombreuses affinités. Lors d'une de leurs multiples visites dans des établissements pédiatriques, l'actrice, en quête d'une spiritualité qu'elle a trop longtemps laissée en sommeil, pose à son partenaire l'éternelle question existentielle : "Croyez-vous en Dieu ?". "- Comment pourrais-je admettre qu'un Dieu de bonté puisse permettre à ces enfants de naître avec de telles malformations ?".

Nonobstant cette divergence, en octobre 1947, au cours d'un spectacle destiné à promouvoir leur film «Apache Rose», le roi des cowboy, après avoir pris l'avis de sa progéniture, dépose une demande en mariage auprès de la reine de l'ouest, lui proposant de faire désormais piste commune. L'union sera célébrée le 31 décembre 1947, avec Art Rush et son épouse pour témoins et non pas Trigger comme l'avait espéré une presse facétieuse !

"A poor lonesome cowboy…"

Revers de l'alliance, les studios ne veulent plus réunir Dale et Roy dans un même film : le héros solitaire ayant pour habitude de ne pas plus embrasser ses partenaires féminines qu'il n'abat ses adversaires à l'écran, leur réunion n'y serait pas crédible ! L'actrice se tourne alors vers ses devoirs de mère par procuration pour s'occuper de Cheryl, Linda et Dusty Rogers, à tel point qu'elle refuse la proposition d'une comédie musicale si longtemps espérée que lui réservaient les studios londoniens, «Annie Get Your Gun» : Dale Evans ne se produira jamais à Broadway !

La vie familiale n'est pas de tout repos, et les deux filles d'Arline, plus âgées que Roy Jr, ont du mal à admettre cette seconde mère que le destin leur a imposé. Sans le secours de la foi qui se renforce en elle chaque jour davantage, il est fort probable qu'elle eut rapidement songé à changer de ranch. Mais c'est vers Dieu qu'elle tend désormais, amenant peu à peu son incrédule époux à tourner ses regards vers les cieux…

"She Was an Angel…

Roy Rogers and Dale EvansC'était un ange…

En 1949, pour la plus grande joie de leurs fans et la satisfaction intéressée de leurs producteurs revenus sur leur décision, le duo Roy Rogers - Dale Evans reprend du service dans «Susanna Pass», sous la direction d'un movie-maker tout aussi prolifique que le précédent, William Witney. Les Riders of the Purple Sage" ont remplacé les "Sons of the Pioneers" et un nouveau quadrupède les accompagnent, le chien Bullet. Les outlaws ont du souci à se faire !

Tout va pour le mieux au sein de la famille Rogers. Les soucis familiaux se sont aplanis, la radio et la télévision sollicitent fréquemment le couple qui se produit également lors de spectacles de rodéos, leur complicité cinématographique s'est reconstituée («Bells of Coronado» et «Twilight of the Sierras», 1950) tandis que Trigger a assuré sa descendance («Trigger Jr», 1950). Fort d'être le westerner le mieux payé d'Amérique, Roy Rogers immortalise l'empreinte de ses mains et les sabots de son cheval dans le ciment du Grauman's Chinese Theatre, à côté de celles des plus grandes célébrités du 7ème art américain, et décide de créer sa propre société de production.

Gone With the Wind…

Le 27 août 1950, Dale Evans met au monde une douce petite fille. Mais la joie d'une nouvelle maternité laisse bien vite place à la consternation : Robin est atteinte du syndrome de Downs (trisomie 21 ou mongolisme) aggravé de déficiences musculaires et cardiaque fragilisant son espérance de vie. Contre l'avis des médecins conseillant un placement en institution, Dale et Roy décident de garder la fillette auprès d'eux, faisant pour la circonstance l'acquisition d'un large domaine dans San Fernando Valley sur lequel ils construisent une ferme, "Double R Bar Ranch", où se tourneront plusieurs épisodes de leur série télévisée.

Les complications n'échappant que rarement à la loi des séries, la Republic Pictures envisage de vendre les droits de diffusion de leurs westerns à la télévision sans leur reverser le moindre dividende. Un procès s'ensuit, que les acteurs finiront par gagner mais, leurs dernières missions menées à bien («South of Caliente» et «Pals of the Golden West», 1951), ils ne tourneront plus de films et seul Roy Rogers pourra rejoindre, en vedette invitée, Bob Hope sur les plateaux de «Son of The Paleface» (1952) et «Alias Jesse James» (1959). Une page de l'ouest se tourne. Fort à propos, pour la plus grande joie de millions d'adorateurs, la télévision prend le relais et, le 30 décembre 1951, le premier épisode du «Roy Rogers Show» est diffusé sur les réseaux de NBC.

Le 25 août 1952, deux jours avant son anniversaire, Robin rend son dernier souffle dans la demeure familiale : "Nous avons eu besoin d'elle à un point que nous ne pouvions imaginer lorsqu'elle était encore à nos côtés : elle a apporté la sérénité dans nos coeurs", résumera Dale Evans en 1993, après lui avoir consacré un ouvrage, écrit de manière subjective, qui devient vite un best-seller, «Angel Unaware» et dont les royalties sont reversées à l'Assocation for Retarded Children.

"When the Legends Die"…

Roy Rogers and Dale EvansA Roy Rogers and Dale Evans Production

Les activités professionnelles de nos deux amis ne sont pas ralenties par leur disgrace auprès des studios. Leurs shows pour le petit écran – une série d'aventures et d'action se déroulant dans un ouest contemporain, que même notre unique chaîne de télévision nationale diffusera au début des sixties – les accaparent. Leurs spectacles country-western se multiplient et le Madison Square Garden résonne encore des échos de la voix de Roy qui y connut l'un de ses plus grands succès (1952). Tout autour, leurs implications commerciales et la vente de produits dérivés – jusque chez nous – font d'eux l'un des couples les plus riches de la colonie hollywoodienne.

Inévitablement entourés par une foule de gosses lors de leurs apparitions publiques, il font preuve à leur égard une grande disponibilité et se montrent particulièrement touchés par leurs éventuelles souffrances. C'est ainsi que la famille, déjà fournie, s'agrandit successivement par l'adoption d'un bébé de 3 mois, Mary, vite appelée 'Dodie', de Harry, dit 'Sandy' (6 ans), un enfant ayant subit des maltraitances avec des conséquences sur sa santé, de Marion (13 ans), rencontrée lors d'une tournée triomphale en Grande Bretagne, et de Deborah Lee, dite 'Debbie' (3 ans et demi), une métisse d'origines asiatique et portoricaine sensée apporter une compagnie à Dodie dont elle a à peu près le même âge.

Car, fidèles compagnons du pasteur Billy Graham, le célèbre "télévangéliste" américain, les Rogers ont placé leurs vies sous la protection de Jesus-Christ, qui ne semble pourtant pas les avoir toujours bien entendus…

"All That Heaven Allows"…

En 1964, la petite Debbie, victime d'un accident lors d'une excursion en autocar, est tuée sur le coup, soumettant ses parents adoptifs à un terrible choc : il leur faut mener à bien une profonde instrospection pour ne pas remettre en cause le caractère inébranlable de leur foi. Comme pour Robin, Dale ressent le besoin d'extérioriser sa douleur et de la faire partager à travers un livre, «Dearest Debbie», toujours au profit d'une oeuvre charitable.

Ayant mis un terme, la même année, à leurs activités régulières, Dale et Roy ne rechignent pourtant pas à répondre aux sollicitations dont il font toujours l'objet, où à soutenir le pasteur Graham lors de ses prêches publics.

Les enfants grandissent, les plus agés se mariant et fondant à leur tour une famille. Sandy manifeste le désir de servir son pays engagé dans la guerre du Viet-Nam, mais sa santé déficiente ne lui permet d'obtenir qu'une incorporation au contigent américain alors encaserné en Allemagne. Un soir de beuverie militaire, il s'endort en état d'ébriété et succombe à un étouffement consécutif à un rejet stomacal survenu en plein sommeil. Inévitablement, Dale s'épanche dans un nouvel opus, «Salute to Sandy».

Le mythe du couple le plus célèbre du cinéma américain se perpétue avec l'ouverture, en 1967, du Roy Rogers Museum, dans le désert de Mojave – avant son déplacement dans le Missouri en 2003 – où la famille restreinte s'est retirée. Roy a conservé, tout au long de sa carrière, de multiples objets en rapport avec celle-ci, mais, en bon Américain, il ne manque pas de mettre à l'aise ses nombreux descendants du premier et du deuxième degré : "Si un jour le musée vous coûte de l'argent, n'ayez aucune hésitation : vendez tout !". Ce qu'il advint au terme de l'année 2009, onze après la disparition du "King of the Cowboys" et huit ans après celle de la "Queen of the West".

Certes, avec cette fermeture s'est affaibli l'entretien de leur culte. Mais tant qu'il restera au monde, dans une mémoire affective, les ombres d'un couple de cavaliers, d'un cheval et d'un chien pour hanter les souvenirs d'un esprit encore sensible aux fantômes errants de l'histoire du cinéma, leurs légendes respectives resteront bien vivantes.

Documents…

Sources : «The Cowboy and the Señorita», biographie de Howard Kazanjian et Chris Enss (2005), Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

«Dieu ne nous a pas promis une vie facile, mais la paix et le repos éternels au terme d'une route parsemée d'embûches» (Dale Evans)

Roy Rogers Museum, Bransom, Missouri
Christian Grenier (octobre 2015)
Ed.7.2.1 : 21-9-2015