William S. HART (1864 / 1946)

Danse avec les Sioux…

William S. HartWilliam S. Hart

Vrai qu'il arbore rarement une mine réjouie, notre “westerner” de la préhistoire cinématographique. La tronche allongée, les mouvements lents – sauf lorsqu'il s'agit de tirer le premier – , l'air d'avoir tout vécu et d'être "blindé" contre les morsures de la rude vie des fermiers des terres profondes, il semble porter sur ses épaules toute la misère de l'Ouest, même si, soyons-justes, il lui arrivait parfois d'esquisser un sourire

William Surrey Hart – que ses premiers biographes s'évertueront à baptiser avec trop de facilité William Shakespeare Hart – est né le 6 décembre 1864, à Newburgh, dans l'état de New York. Fils de l'Anglais Nicholas Hart, un meunier itinérant au travers du Middle West américain, en perpétuelle recherche du petit lopin de terre où il pourrait moudre son grain en toute tranquillité, et de Rosanne, une Irlandaise, il grandit entouré d'au moins un frère (Nicholas) et deux soeurs (Lotta et Mary Ellen).

L'enfant connaît la dure vie des prairies, apprend très tôt à monter à cheval, côtoie les ranchers et les cowboys et fréquente les Indiens Sioux dont il apprend le langage des signes et balbutie le dialecte avec maladresse. De ces vertes années, l'homme gardera l'éternel respect de ces compagnons de jeunesse et notamment de ceux qu'on appelle communément les "Peaux Rouges" avec les restes d'une culture cinématographique datant d'une époque où le politiquement correct n'existait pas encore.

William entre dans l'adolescence lorsque son père, devenu veuf, décide de se fixer à New York, rompant avec les sentiments de liberté que procure l'existence au coeur des grandes plaines pour se plier aux contraintes de la vie urbaine. Dans la "Grande Pomme", si le regard porte moins loin, le jeune homme n'en découvre pas moins de nouveaux horizons, et notamment le monde du spectacle vers lequel il ne tarde pas à se sentir attirer.

Quelques revues françaises de 1921 et 1922, reprenant les mêmes mots, nous portent à croire qu'après s'être vu refuser l'entrée à West Point à cause de la nationalité britannique de son géniteur, il voyagea en Europe, se fixant notamment une année à Paris (1879) où il aurait exercé les fonctions de veilleur de nuit puis d'entraîneur de boxe. Dans sa biographie publiée en 1929, l'intéressé confirme bien une escapade française pendant laquelle il fit la connaissance de l'actrice Hortense Rhéa , mais il la situe bien plus tard, alors qu'il avait déjà entamé sa carrière de comédien. Toujours est-il qu'il rentra au pays dans les bagages de la troupe de Daniel E.Bandmann, grand tragédien shakeaspearien d'origine germanique.

En âge de cavaler sur sa propre selle, le nouvel acteur intègra successivement plusieurs troupes de théâtre avec lesquelles il parcourut l'Amérique du Nord, de New York à San Francisco. Poussant même jusqu'à Montréal, il ne tarda pas à se faire remarquer de quelques critiques du moment dont certains soulignèrent la qualité de son jeu dans des oeuvres comme «The Man With the Iron Mask» ou «Ben Hur» (1899), campant un Messala qu'il devait reprendre pour le cinéma en 1907 dans une expérience sans lendemain .On imagine mal notre homme acteur skakespearien, mais il fut pourtant, en 1898, un Roméo des plus convaincants (nous dit-on) ! En fin, c'est sur scène qu'il interpréta son premier western, «The Squaw Man», dès 1905.

Jusqu'au jour où, à l'approche de la cinquantaine et las de sillonner le Nouveau Monde, notre homme décida de renouer avec ses racines en utilisant de ce qu'il connaissait le mieux, la vie au coeur des grandes plaines, pour se mettre au service du nouvel art naissant, le cinématographe, lequel ne s'était pas encore totalement implanté à Hollywood…

Et Rio Jim arriva…

William S. HartWilliam S. Hart and is best friend

Nous sommes en 1914. Après deux compositions pour la Domino Film Company, Hart rejoint, sur la Côte Est, l'équipe du réalisateur et producteur Thomas Harper Ince, connu dans l'histoire du septième art comme "le père du western", genre pour lequel il aura produit plusieurs centaine de bandes. Équipé, selon la légende des fameux revolvers Six Shooters du terrible Billy The Kid, ami plus avéré – car l'on dispose de nombreux écrits échangés entre les deux hommes – du célèbre justicier Wyatt Earp, l'acteur débarque à l'écran avec des idées bien arrêtées sur la manière de raconter la vie au-delà du Missouri.

La première collaboration entre les deux hommes «The Bargain/Le serment de Rio Jim» (1914), illustre déjà ce qui fera le succès du nouveau héros. Pas de chapeau à bords relevés, pas de cheval à la démarche d'une bête de concours, pas de dentelles aux coutures des chemises ni d'éperons dressés comme des attributs machistes. Loin des costumes à fanfreluches et des prouesses hippiques à venir d'un Tom Mix, le héros qu'il va incarner se vêtira de costumes davantage en rapport avec le métier qu'il exerce et portera – l'âge aidant – tous les stigmates que justifie son passé de "Poor Lonesome Cowboy". Le succès est immédiat et, avec le temps, franchira les océans. Profitons-en pour rappeler que notre vedette sera connue en France sous le patronyme récurrent de Rio Jim, alors que les personnages originaux seront toujours bien différents.

Dès son deuxième film à Inceville, «The Passing of Two Gun Hick» (1914) – qui lui vaudra le surnom de "Two Gun Bill" – , William S. Hart se met en scène lui-même dans de courtes bandes au format que l'on qualifierait aujourd'hui de courts-métrages (inférieurs à la demi-heure). Ainsi en est-il, tout au moins dans leurs versions conservées, de «The Man from Nowhere» (1915), «Bad Buck of Santa Ynez», etc.

Entouré de quelques techniciens fidèles, comme le scénariste C.Gardner Sullivan et surtout le preneur de vues Joseph H. August qui le photographiera pratiquement jusqu'à la fin de sa carrière, supervisé à de rares occasions et régulièrement produit par Thomas Ince, notre héros changera plus facilement de partenaires féminines. Si certaines connurent l'avantage d'être secourues à plusieurs reprises par ce justicier aux yeux clairs – très souvent un mauvais sujet repenti – comme Clara Williams («The Ruse» en 1915, «Hell's Hinges» en 1916,…) ou Jane Novak («The Tiger Man» en 1918, «Wagon Tracks», «The Money Corral» en 1919,…), nombreuses furent celles qui passèrent désarmées entre ses bras armés sans qu'aucune ne puisse prétendre au titre de favorite. Jusqu'à ce que…

En 1917, l'acteur suit son mentor, Ince, à la Famous Players-Lasky fusionnant avec la Paramount et au sein de laquelle l'accueille Adolph Zukor, tenant en mains un chèque à la dimension de sa désormais grande réputation. Ince et Hart travaillent encore ensemble sous la bannière de la Paramount-Artcraft avec le titre de co-producteurs. Les métrages s'allongent, son cheval Fritz, révélé par «Pinto Ben/Le poney de Rio Jim» (1915), devient une vedette à part entière et le succès est toujours au rendez-vous : «The Silent Man», «The Narrow Trail» (1917), «Shark Monroe», etc.

Le premier des géants…

William S. HartWilliam S. Hart en 1939

En 1919 , Thomas Harper Ince acquiert la compagnie Triangle et construit ses propres studios à Culver City. William S. Hart suit la Paramount à Hollywood et les routes des deux hommes se séparent. L'acteur a désormais la main mise sur le budget, le scénario et la réalisation. Mais le tournage d'un film est devenue une affaire complexe  ; aussi-se fait-il désormais assister par Lambert Hillyer auquel il ne tardera pas à abandonner la pleine direction de ses films. Ainsi en est-il du drame «John Petticoats/L'enfer des villes» (1919), une des rares excursions de notre vedette en dehors du western, comme le fut «The Captif God» en 1916 – Hart en prince Maya, on a tout de même du mal à y croire ! – et le sera encore avec «The Cradle of Courage» en 1920.

Sa partenaire de «John Petticoats», Winifred Westover, jeune actrice ayant fait sa première apparition à l'écran dans «Intolerance» de D.W.Griffith (1916) à l'âge de 17 ans, ne l'a pas laissé indifférent. En 1921, il a 55 ans, elle en a 23 lorsqu'ils passent devant monsieur monsieur le “mayor” pour une union de courte durée, juste le temps de “commander” un fils, William Jr, “livré” en 1922. En 1923, la charmante blonde accuse son mari de l'avoir mise à la porte trois mois après leur mariage, utilise une rumeur l'accusant d'être le père d'un enfant dont elle ne connaissait pas l'existence et le poursuit en ce sens devant les tribunaux. L'accusé fut blanchi mais le couple détruit, le divorce n'étant prononcé qu'en 1927.

Calomniez, il en restera toujours quelque chose. Cette publicité négative, bien qu'infirmée, a laissé des traces dans le subsconcient des spectateurs. Par ailleurs, Tom Mix, cow boy d'opérette, enchante davantage ses admirateurs par ses cascades intrépides, ses courses endiablées, ses chemises à brandebourg et ses costumes blancs qui ne portent jamais la moindre trace de poussière. Hart, dernier représentant d'une race qu'il n'aura finalement pas pu sauver, se voit poussé à la retraite par la Paramount et doit financer lui-même son dernier film, «Tumbleweeds» (1925), soutenu financièrement par la United Artists du quatuor Pickford-Chaplin-Fairbanks-Griffith. Il ne fera qu'une seule réapparition à l'écran, en tant qu'interprète invité, dans «Mirages» de King Vidor (1928).

Fatigué et déçu, le cowboy se retire dans son ranch californien, "La Loma de los Vientos", reportant son intérêt vers la littérature. Auteur de quelques un de ses scénarii, il a, dès 1918, publié sous son nom plusieurs nouvelles de l'Ouest dans des magazines, sans que l'on sache s'il les a véritablement écrites ou racontées à un "nègre". En tout cas, c'est bien lui qui inscrit son nom en bas de la couverture de son autobiographie, «My Life, East & West», publiée en 1929.

Que reste-il de William S. Hart au XXIème siècle ? Un parc et un musée toujours en activité, déployés sur les deux propriétés hollywoodiennes de notre héros léguées à la municipalité de Los Angeles, déshéritant ainsi son ex-épouse et leur unique descendant, décision ultérieurement et vainement contestée devant les tribunaux. Bien oublié de tout le monde, for les inconditionnels du western comme notre collaborateur Patrick Glanz, il ne bénéficie que très rarement de la faveur de nos médias contemporains. Le cinéma a bien changé et le western a évolué avec lui. Le plus célèbre de ses films, «The Aryan/Pour sauver sa race» (avec Bessie Love et John Gilbert au petit matin de leurs carrières respectives), porte un titre (anglais comme français) bien éloigné de l'oecuménisme de rigueur chez les humanistes doctrinaires. Si, dans ses aventures, les Indiens sont souvent bien traités («The Dawn Maker», 1916), il n'en fut pas toujours de même des Sud-Américains considérés avec beaucoup moins de respect. Mais les faits ne se jugent jamais en dehors du contexte intellectuel et culturel de l'époque et de l'endroit où ils se sont déroulés. Soupçonner William S. Hart de racisme aujourd'hui relève d'un anachronisme aussi déplacé que de vouloir refaire le procès de Louis XVI, rejeter la Nouvelle Vague à la mer ou renier les apports de Mai '68.

Documents…

Sources : scvhistory.com pour la plupart des images hors cinéma, Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Mon ranch William S. Hart Park bénéficiera au public américain de toute race et de toute croyance. J'ai suffisamment pourvu aux besoins de mon fils pendant toute ma longue vie."

William S. Hart
"L'homme aux yeux clairs…"
Christian Grenier (mars 2017)
Ed.8.1.2 : 18-3-2017